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Juillet 1990

Texte sur Albertville

© Guy et Andrée WEYN

INTRODUCTION

Né en Afrique, il y a bien longtemps, j'ai soudain imaginé, après trois décennies d'indifférence, de revoir les lieux où j'avais passé une jeunesse heureuse.

Albertville, coquette cité bordant les eaux bleues du Tanganyka, m'avait vu naître et grandir. Bukavu, puis Jadotville accueillirent l'étudiant en âge d'humanités, sans oublier Bujumbura où je fis de fréquentes escales.

Accompagné de ma femme et de mon jeune fils, je pris l'avion pour Kigali en juillet 1990, après avoir soigneusement mis au point un circuit d'un mois qui nous conduisit successivement au Burundi, au Zaïre et au Rwanda.

De retour à Bujumbura, après une semaine passée à Kalemie (Albertville), nous gagnâmes Bukavu en combi Toyota, puis la côte orientale du lac Kivu par Cyangugu, Kibuye, Gisenyi, Goma, avant de visiter au Zaïre le merveilleux Parc de la Rwindi (section de l'ancien Parc Albert). Revenus au Rwanda, nous nous attardâmes quelque peu â Kigufi, site enchanteur du lac Kivu, puis à Remera, proche de Ruhengeri, d'où la vue embrasse la chaîne grandiose et volcanique des Virunga.

Après la traversée du Parc National de l'Akagera, riche en faune sauvage, notre périple s'acheva en beauté par un bref séjour au ranch M'PANGA. La situation décentrée de Jadotville, aujourd'hui Likasi, ne nous permit malheureusement pas d'y accéder. D'autres que moi ont déjà évoqué avec bonheur dans Kisugulu leur passage à Bukavu ou au Ranch M'Panga. Je n'y reviendrai donc pas, me contentant de raconter par le menu mon séjour d'une semaine à Kalemie.

DÉBUTS PROMETTEURS À LA LUBUYE

Le lundi 9 juillet 1990, à 9h30 du matin, venant de Bujumbura, le Twin Otter of Havilland d'Air Burundi, un bimoteur de construction canadienne, limité au transport d'une vingtaine de passagers et à deux membres d'équipage, nous déposa à Kalemie. Le soleil était éblouissant et l'air limpide.

C'est alors que le mot "démentiel", déjà prononcé pour nous avertir de l'état des routes zaïroises, devait prendre pour nous toute sa signification au point d'en être "secoués" dans tous les sens du terme. Et ce n'était encore qu'un aperçu d'une situation désastreuse que nous décrivons plus loin.

Une heure plus tard, nous arrivions à la résidence des Frères de Notre-Dame de Lourdes dominant la vallée de la Lubuye à une dizaine de kilomètres de la localité. Comme un séjour dans l'unique hôtel de Kalemie nous avait été déconseillé en Belgique, nous avions été très heureux de recevoir l'aimable hospitalité des Frères. L'accueil fut très chaleureux. "Soyez les bienvenus, vous êtes ici chez vous", nous dit d'emblée Frère Georges, la main tendue, avant de nous conduire à un petit salon pour les présentations d'usage, puis à nos chambres.

Il faut se rappeler que les Frères de la Lubuye avaient été chargés dés l'époque coloniale de l'enseignement des Africains. Aujourd'hui réduits à six, ils se contentent d'un rôle d'encadrement, mais leur école zaïroise continue à dispenser un enseignement scientifique et technique de qualité en dépit du manque de moyens et des difficiles conditions de vie. Ils ne perçoivent en effet du gouvernement zaïrois, comme tous les enseignants du pays, qu'environ mille francs belges par mois pour subsister.

De l'étage de leur résidence, un solide et beau bâtiment colonial, posé sur une colline et bordé de couloirs en terrasses, l'œil découvre tout l'exotisme de la flore africaine. Au premier plan, de vastes pelouses où éclatent de merveilleux massifs de bougainvillées orangées, mauves ou écarlates que séparent des plates-bandes plantées d'agaves, de poinsetias lancéolés et d'hibiscus aux délicates fleurs rayonnantes et carminées.

Au pied du coteau s'étire l'étroite vallée de la Lubuye qu'enjambe un pont de bois accédant au village du même nom. Il ne se passe pas une semaine sans qu'il ne faille remplacer les planches supérieures du pont dérobées nuitamment par les villageois afin de réaliser leur modeste mobilier.

La circulation est alors interrompue les quelques heures nécessaires à la réfection par les Frères industrieux et prévoyants.

Au-delà du village de la Lubuye, aux innombrables cases agglomérées à l'ombre des manguiers et des bananiers, s'étend l'ancien quartier Filtisaf, un hameau d'Albertville blotti près d'une usine textile qui produisait autrefois du fil et en grand nombre des tissus de qualité. Aujourd'hui, l'usine a fermé ses portes faute de coton et le dernier technicien européen a déserté les lieux depuis quelques années. Les jolies villas coloniales, aujourd'hui "squattérisées" et négligées, ont désormais triste allure.

Enfin, on découvre dans le lointain les eaux bleues du lac Tanganyka ourlées d'écume par les brises rafraîchissantes de saison sèche. Nos chambres chez les Frères sont confortables et agréables. Seul, le rez-de-chaussée bénéficie encore de l'eau courante. En effet, depuis quelques mois, les canalisations venant de Filtisaf et destinées à ravitailler en eau l'école, son personnel et la résidence des Frères, ont été subtilisées. Aussi, ceux-ci se voient-ils obligés d'aller quérir journellement l'indispensable élément à l'aide de nombreux fûts métalliques.

Notre séjour à la Lubuye fut organisé au mieux. La journée débute sur les chapeaux de oue par un petit déjeuner copieux agrémenté de savoureuses papayes en fruits frais ou en confiture faite maison. "C'est plein de vitamines !", proclament les Frères.

Et à l'humour d'anecdotes vécues savoureuses, il ne nous restait plus qu'à faire le plein de bonne humeur.

Comme nos hôtes ont la bougeotte - c'est forcé, vu leurs activités inlassables - nous voilà véhiculés en ville avec la Toyota 4X4 Hi-Lux de Frère Luc ou la Land Cruiser Pick-Up de Frère Hugo.

Matinée libre jusqu'à midi... De quoi flâner tout à loisir dans l'ancienne Albertville rebaptisée Kalemie, du nom d'un ruisseau transformé en torrent à la saison des pluies.

L'après-midi, passées les heures chaudes, Georges, le plus âgé des Frères, nous conduira faire de longues promenades à pied en brousse et dans les villages environnants.

KALEMIE... où RESSUSCITE TOUT UN PASSE

Le chemin menant de la Lubuye à la ville, jamais réparé depuis l'indépendance, forme une succession d'ornières que la Toyota 4X4 nous permet de franchir avec plus ou moins de bonheur. Après avoir traversé à gué la rivière Kituku dont le pont détruit n'a jamais été reconstruit, nous atteignons bientôt la Lukuga, rivière aussi large qu'un fleuve, servant de déversoir au lac Tanganyka et que franchit un pont métallique de 110 mètres.

Au-delà commence la ville de Kalemie. Je découvre au passage, près de l'embouchure, un petit port de pêche d'où surgit au crépuscule une flottille de pirogues gagnant le grand large pour une pêche au Lamparo (flambeau) qui dure toute la nuit. Chaque soir, sur le lac, mille lumières scintillent, se croisent et s'entrecroisent en un ballet féerique. Le yacht-club d'où mon père partait sur son canot à moteur à la pêche "à la traîne" n'existe plus, et l'aéroport voisin, aujourd'hui désaffecté, forme un domaine militaire jonché de carcasses rouillées.

À ma droite, l'Hôpital des Africains, devenu l'Hôpital Général, présente inchangés ses pavillons peints de couleurs vives où prédominent les tonalités de roses et de rouges. Un peu plus loin, nous explorons le cimetière. Quel chaos ! Il est entièrement envahi de hautes herbes, d'arbustes et d'arbres gigantesques. Je recherche des tombes connues d'Européens. La plupart ont été remplacées par celles, plus récentes, des Zaïrois. Parmi celles-ci se détache le monument élevé en l'honneur de Jason Sendwe, un leader congolais assassiné en 1964. Les plaques de bronze qui identifiaient certaines tombes européennes ont été arrachées, les renvoyant définitivement à l'anonymat et à l'oubli. Sur d'autres, je déchiffre gravés dans la pierre des noms connus : Pilar, de Robiano, Van Obbergen... Soudain, je reconnais le tombeau de Jean-Claude Perpette, un petit garçon mort en 1947 et qui fut mon compagnon de classe en première primaire. Nous quittons bien vite ces lieux mélancoliques et délaissés.

La Toyota longe le quartier Kindu, où résidaient autrefois les agents de la Compagnie des Chemins de fer des Grands Lacs (C. F.L.), et nous arrête à la mission et à l'église du Christ-Roi, autrefois réservée aux Africains. Sur la colline, dominant le lac, se dresse la mission des Pères blancs, aujourd'hui appelée Procure, à la façade ajourée de grandes baies en plein cintre. Elle a un impérieux besoin de peinture, tout comme le couvent voisin des Sœurs blanches, ponctué d'arcades en arcs brisés. Aujourd'hui, missionnaires européens et sœurs blanches ont été quasi-complètement remplacés par des Africains. Après la mission, nous gagnons le quartier Kabalo que j'ai fréquenté l'espace d'un terme : j'ai peine à reconnaître la maison où j'ai vécu trois ans. Le vert criard de sa façade exalte les couleurs du Mouvement Populaire de la Révolution. Le carton a remplacé les vitres en maints endroits. Le jardin fleuri, la haie d'euphorbes, le banian magnifique enlacé de lianes qui la précédait ont disparu pour faire place à la terre battue. Les maisons voisines des Thielemans, Flament, Coosemans, mes compagnons de jeux, me paraissent dans le même triste état.

Nous revenons à l'avenue Lumumba, autrefois avenue Storms, et principale artère de la localité. Elle est éventrée par un énorme fossé, profond de plusieurs mètres, qui nécessite un long et fastidieux détournement. L'asphalte de l'avenue est complètement caché sous une épaisse couche de terre rouge qui s'élève en nuages de fine poussière au passage du moindre véhicule. L'érosion en est la cause. Depuis l'indépendance, quittant les villages environnants, des populations nombreuses sont venues s 'installer de façon anarchique sur les collines dominant la ville après y avoir rasé toute végétation. Depuis lors, à chaque saison des pluies, des flots boueux dévalent des collines pelées et recouvrent l'avenue d'une nouvelle couche terreuse et rouge. Les fossés et caniveaux profondément ensevelis ne sont plus visibles depuis longtemps.

Et pourtant, elle a encore belle allure l'avenue Lumumba avec, comme autrefois, ses magnifiques rangées de cocotiers altiers. Tout aussi fière nous apparaît la démarche des Africaines. Nous ne nous lassons pas d'admirer ces silhouettes d'ébène drapées de pagnes chamarrés, la tête nimbée d'un déploiement de mini-tresses hérissées en antennes, quand, par chance, elle échappe aux lourdes charges de manioc ou de fruits du marché, traditionnellement stabilisées au sommet du crâne. Sur l'avenue, s'affaire un charroi hétéroclite : véhicule utilitaire où s'entassent de véritables grappes humaines, effarant prodige d'équilibre ; charrettes encombrées de sacs, de bidons, poussées, tirées ; course de "Batoto" guidant des modèles réduits de voitures dirigeables tout en fil de fer et fruit d'un dénuement créatif.

En déambulant dans la ville, je suis surpris de ne discerner aucun visage européen. Je remarque aussi que beaucoup de Zaïrois se retournent avec une sympathie souriante vers mon jeune fils. Il y a bien longtemps sans doute qu'ils n'avaient vu d'enfant blanc.

A l'exception de quelques rares religieuses et missionnaires, la communauté belge n'est plus représentée que par un seul civil : Gilbert Daneels, arrivé à Albertville quelques années avant l'indépendance et propriétaire de la boucherie des Marungu. Quand nous l'avons rencontré, la moitié de la ville était en panne d'électricité depuis quatorze jours, ce qui s'avérait absolument dramatique pour la conservation des viandes. La communauté étrangère de Kalemie comporte aussi quelques pêcheurs grecs et un Israélien, Monsieur Barouk Hasson, que j'avais connu il y a trente ans et qui nous offrit l'hospitalité pendant trois jours avec la plus grande cordialité.

Les Hindous, si nombreux autrefois, ont aujourd'hui totalement déserté les lieux, faisant place à une foule de commerçants arabes venus d'Oman et enrichis par la pêche sur le Tanganyka et les négoces les plus divers.

Nos pas nous conduisent bientôt au cercle C. F.L. appartenant aujourd'hui à la S.N.C.Z. Le tenancier nous permet d'y flâner à notre aise. Je me retrouve plongé quelques décennies en arrière. Tout est à la même place. Seules, hélas, les ravissantes fresques champêtres dues à Serge Greuze ont été badigeonnées à la chaux, Dieu sait pourquoi... Je me rappelle avec émotion les agréables soirées passées au Cercle avec mes parents et des amis sympathiques, ainsi que les réunions folkloriques agrémentées de danses africaines. Je me souviens aussi des termites volants qui tournoyaient en sarabandes autour des luminaires de la terrasse. En compagnie de serviteurs noirs ou de compagnons de jeux, je les saisissais délicatement par leurs ailes diaphanes avant de les croquer avec gourmandise.

C'est au Cercle, aussi dénommé Amicale Sportive, que venaient se désaltérer les joueurs après un épuisant match de tennis. On ne découvre plus aujourd'hui la moindre trace des terrains jadis si fréquentés.

Le camp des travailleurs C. F.L. qui s'étendait entre la voie ferrée et le lac n'est plus, lui aussi, qu'un souvenir. Les inondations qui ont recouvert la ville en 1964 pendant une longue période l'ont, me dit-on, rayé du paysage. À ce jour, bien qu'en décrue, le lac n'a pas encore regagne son niveau antérieur.

À quelques pas du Cercle, nous atteignons l'hôtel du Lac, le seul établissement encore fréquentable à Kalemie, mais hélas !, faute de mieux, on n'y sert plus que du poisson à tous les repas.

Nous voici aux confins de l'avenue Lumumba. À droite, la poste aux couleurs sales et délavées; à gauche, la gare blanchie à la chaux et reconstruite dans un style moderne après les destructions dues à la reprise de la ville par l'armée nationale en 1964.

De la station, nous remontons vers le pont de la Kalemie que domine toujours la ravissante église Saint-Albert aux blancheurs patinées par le temps et les saisons des pluies.

À mon étonnement, la statue de bronze équestre du roi Albert, arrachée de son énorme piédestal, est remplacée par une torche à la gloire du M. P.R. La rumeur veut que la torche de bronze ait été formée par l'une des pattes de l'animal. Personne ne connaît le sort du reste du cheval et de son cavalier. Je déchiffre l'inscription gigantesque du piédestal : Mouvement Populaire de la Révolution.

Une évidence s'impose : tous les monuments belges de Kalemie ont été systématiquement saccagés, qu'il s'agisse de celui élevé près de la poste en l'honneur du baron Jacques de Dixmude remplacé par un débit de boisson, ou de celui commémorant les morts des deux guerres mondiales, jadis dressé au pied de la colline C. F.L. puis en face de la gare. Il n'y a plus trace non plus du monument élevé prés de l'hôpital des Européens, à la gloire de Mgr Roelens, fondateur de Baudouinville et premier vicaire apostolique du Congo.

Cette amère constatation chassée de mon esprit, je ne résiste pas au plaisir d'escalader la colline C. F.L. bordée de villas qui, elles, ont conservé quelques traces de leur splendeur passée. À son pied, vers la route de Makala, je reconnais la maison de Stavros Stavrianos, redoutable émule de mon père dans la pêche sportive aux gros poissons du lac. Presque chaque maison de la colline me rappelle ses occupants d'autrefois. Je l'ai parcourue tant et tant de fois à pied ou à vélo pour me rendre chez quelques copains ou à la piscine creusée à son sommet. Voici la villa des Fischbach, celle des Malherbe où j'aimais jouer au ping-pong, des Roex, des Motte, des Staquet... À mi-hauteur, je découvre ma maison natale où j'ai vécu six ans. Les fils du locataire actuel, agent de la S.N.C.Z., me permettent gentiment d'en photographier 1 'extérieur.

De nombreux arbres ont poussé, dissimulant à demi la façade. Je remarque que la jolie terrasse à arcades d'où la vue était si belle sur le Tanganyka a été transformée en pièce complémentaire. Dans la cour intérieure, un perroquet gris arpente toujours une même cage de métal.

Comme partout à Kalemie, j'éprouve un sentiment indéfinissable. Une partie de moi-même retrouve et identifie des lieux aimés, mais l'autre partie ne les reconnaît plus. Albertville est elle-même tout en ne l'étant plus. Le temps et les événements ont marqué la cité de leur empreinte indélébile.

Au sommet de la colline, nous atteignons la piscine abandonnée. Les plongeoirs ont perdu leurs tremplins et les cabines leurs toits. La cavité de la piscine a conservé ses murs bleutés et sans doute faudrait-il peu de chose pour la remettre en état.

Partout l'herbe dorée de la saison sèche a pris possession du site. Les rires d'enfants et les éclaboussis d'écume ont déserté ces lieux que seuls fréquentent encore les lézards mélancoliques.

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