Arrivée et séjour à Bendera

1959

 

Marthe et André Leenders nous proposent deux extraits du récit de leur existence; celui-ci a été rédigé à l’intention de leurs enfants. Ces deux extraits concernent plus précisément leur séjour à Bendera.

Une fois les travaux de construction du barrage et de la centrale terminés, André Leenders a procédé au démarrage de celle-ci et en a pris la direction. ( "Forces de l'Est - Centrale de la Kyimbi à Bendera - Notes succinctes sur l'aménagement hydroélectrique des chutes de la Kyimbi" ) JPC

 

Extrait du texte rédigé par André

Début 1959, nous avons pris un bateau pour l'Afrique du Sud (Carine était avec nous)Arrivé à Capetown, un télégramme de mon patron de Tiesenhausen me recommandait d'acheter un revolver vu la tournure des évènements au Congo.

Après bien des démarches, j'ai eu à Simonstown (base navale) l'autorisation nécessaire. Nous sommes remontés en voiture, le long de la côte de l'Océan Indien jusqu'à Durban, et puis viré vers l'ouest pour rejoindre le Congo à hauteur du lac Tanganyika . J'ai été prendre la direction de la centrale de Bendera au nord d'Albertville.

J'ai fait le démarrage de cette centrale haute chute (600 m ) et mi 1960, lors de l'indépendance du Congo nous avons vécu des moments difficiles. Après quelques jours, l'administration à organisé la traversée du lac Tanganyika pour les femmes et les enfants des blancs. Marthe est donc partie avec Alain et Carine. Pendant ce temps, j'étais resté à Bendera où tous les Blancs avaient été armés.

Le jeune ingénieur qui devait prendre la centrale en main après la mise en route étant sur place, j'ai pu accompagner des journalistes dans un petit avion et rejoindre Kinshasa car il était prévu de longue date que je devais reprendre la direction de la centrale de Zongo. J'ai donc travaillé à Zongo jusqu'en décembre 1960, mais je suis rentré en Belgique car rester en brousse avec des enfants en âge d'école était trop dangereux.

Extrait du texte rédigé par Marthe

L'arrivée dans le port du Cap est spectaculaire et inoubliable: the "Table Mountain", les adieux, le débarquement de la voiture et toujours la crainte de perdre un enfant dans le tohu-bohu.Nous avions réservé un hôtel à Fishhoek, une plage au bord de l'Océan Indien. Nous y sommes restés quelques jours avant d'entamer le voyage jusque Durban par la "Garden Route".

Ensuite les chutes du Zambèse et, enfin, après 3 semaines de voyage sur le sol Africain, nous arrivons à Bendera, poste de brousse, où André doit démarrer une nouvelle centrale hydraulique. A la barrière d'entrée nous attend un petit bout de 3 ans qui nous accueille en disant "Bonzour, je suis Zozo Koller"....

Carine avait une nouvelle copine.Nous nous installons dans une maison agréable, voisine de celle des Koller, car celle qui était prévue pour la Direction ne nous plait pas.Le climat est agréable, les gens de l'endroit sympathiques.La voisine italienne vient se présenter; cette discrète Mme Péraldo m'apprend à faire des pommes de terres farcies...en même temps que quelques mots d'italien.

Il y a un docteur grec avec 2 enfants.Jean-Marie et Dominique viennent en vacances et tout ce petit monde vit très gaiement. Le camion de ravitaillement passe une fois par semaine amenant d'Albertville les provisions et le courrier. Tout le monde l'attend avec impatience.

Albertville n'est pas tellement loin et le coiffeur y vend linge, colifichets et vêtements mais, à part cela, je ne me souviens plus du reste de la ville. Parfois nous partions à pied dans les environs du poste où il y a une petite rivière dans le lit de laquelle nous espérions trouver des pépites d'or ! Nous n'en avons jamais trouvé. Nous avons vécu, insouciants, jusqu'à la déclaration de l'Indépendance du Congo. Méfiante, j'avais déjà envoyé quelques malles en Belgique avec nos bibelots préférés.

Il y avait un changement d'attitude chez les "boys" et, entre femmes, nous discutions des moyens que nous aurions pour fuir...mais vers où ? On envisageait le Ruanda, mais il aurait fallu traverser les montagnes à pied avec des enfants en bas âge et ces montagnes étaient hautes ( de l'ordre de 1500 m je crois). Liliane Koller et moi avions prévu de préparer sacs à dos et chaussures de tennis.

Alors qu'André était parti en reconnaissance au "mess", accessible aux travailleurs indigènes depuis l'indépendance, j'entends à la radio qu'on exhorte tous les ressortissants américains qui se trouvent en brousse ( la plupart du temps des missionnaires ) à rejoindre la ville la plus proche.

André s'enquiert par téléphone auprès des autorités d'Albertville et organise le départ de toutes les femmes et enfants, départ à faire pendant la nuit pour ne pas alerter les indigènes.

Le transport se fait donc la nuit en convoi, les femmes et les enfants dans un camion, une voiture avec 2 blancs armés devant, une voiture avec 2 blancs armés en arrière garde.

Nous espérons ne pas écraser un animal ou l'autre en traversant les villages. Après nous avoir déposés à Albertville, les hommes retournent à la centrale: nous serons alors sans nouvelles des uns et des autres pendant 4 mois !!!! Nous étions une dizaine de femmes et quelques enfants. On nous embarque sur une barge qui met la nuit pour traverser le lac Tanganyika. Arrivés en colonie anglaise, nous sommes pris en charge par des bénévoles Anglais qui nous donnent thé, biscuit et de quoi nous rafraîchir: une organisation exemplaire.

Le groupe des "Forces de l'Est" était d'ailleurs noyé dans des centaines d'autres réfugiés. Nous montons dans un train très peu confortable et roulons 3 jours et 3 nuits. Le train s'arrêtait parfois en brousse où des indigènes nous passaient des cannes à sucre par les fenêtres en criant "Uhuru ! Uhuru! "( uhuru = indépendance en swahili ).

En suçant la canne à sucre je rêvais d'un plat de frites. Les enfants mangeaient des oranges.Les enfants ne semblaient pas traumatisés et ne pleuraient pas. Il y avait d'autres enfants dans le wagon et il appréciaient sans doute l'absence de contraintes. Les banquettes en bois étaient bien dures et c'est dans un piteux état que nous sommes arrivés à Dar-es-Salam , sur l'océan Indien.

Inquiètes et découragées nous suivons des Anglais, toujours bénévoles, qui nous installent dans un camp qui avait été construit pour des policiers ou des militaires: c'était des maisonnettes avec lits et matelas de paille. La petite Carine a un genou qui gonfle; elle ne semble pas avoir mal, mais c'est inquiétant et la marche est difficile dans le sable fin. Alain a des poussées de fièvre tous les soirs.

Nous recevons des médicaments à l'infirmerie qui s'est installée au milieu du camp. Au bout de 2 ou 3 jours, on appelle tous les ressortissants Italiens à se grouper, car ils vont embatquer sur un bateau en partance pour l'Italie. C'est la dernière fois que nous verrons la gentille Mme Péraldo qui n'avait pas prononcé une parole pendant toute notre aventure. Dans toute cette débâcle, il y avait Mme Debove qui mettait des bigoudis et la femme du mécanicien qui ne voulait pas ouvrir sa valise parce qu'elle y avait placé une boite d'allumettes avec des pépites d'or.

Il y avait aussi une Mme Nyssen, ou Thyssen, qui se promenait avec la trousse de secours qu'elle avait eu la prévoyance d'emporter en gardant toujours le sourire.A tour de rôle, nous assumions la corvée cuisine et sanitaires. Au bout de quelques jours, on rassemble les dames des "Forces de l'Est" pour un embarquement immédiat sur un avion de la Lufthansa. Hop! enfants, valises, baluchons...tous embarqués.. Après quelques heures de vol, j'entends l'air-hotesse qui dit à un passager que l'avion va sans doute atterrir à Nairobi et qu'on va sans doute sortir un parachute !! En fait, l'avion avait un moteur déficient et on nous débarque à Nairobi.Plusieurs personnes ont une crise de nerfs. On nous fait défiler devant je ne sais qui et on nous fait avaler je ne sais quoi... sans doute pour nous calmer.

Nous ne repartons que le lendemain. Je n'ai jamais su pourquoi le genou de Carine avait grossi, ni pourquoi Alain avait eu de la fièvre. A l'approche de Bruxelles, je me rends compte que personne n'a un franc belge en poche. Nous nous inquiétons de savoir comment nous allons nous débrouiller. Enfin débarquées à l'aéroport de Bruxelles, nous y sommes accueillies par une foule de compatriotes qui crient, applaudissent et brandissent des pancartes.

On nous dirige vers un stand où un délégué des "Forces de l'Est" nous avance de l'argent.Certaines retrouvent de la famille. Des conducteurs de véhicule, bénévoles, annoncent les endroits où ils veulent bien nous conduire Un monsieur nous conduit à l'adresse de mes parents qui, après avoir attendu deux jours à l'aéroport, s'étaient endormis. Tout le monde était très fatigué et, après avoir rassuré les parents d'André à Liège, nous nous endormons.

© 2004 Marthe et André Leenders